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LA FACE CACHÉE DU POUVOIR

il y a 26 minutes
4 min de lecture

Épisode 1 — Quand l’élection change les hommes


Il y a ceux qui veulent être élus pour agir.

Et puis il y a ceux qui veulent être élus pour être quelqu’un.

La différence paraît mince pendant une campagne électorale. Elle devient abyssale une fois le pouvoir conquis.


Avant l’élection, ils vous appellent. Ils vous consultent. Ils sollicitent un conseil, une idée, une introduction, un contact. Ils savent écouter. Ils remercient beaucoup. Ils promettent de ne jamais oublier ceux qui étaient là lorsque personne ne croyait encore en eux.

Ils parlent d’équipe, de fidélité, d’amitié, de convictions et, évidemment, d’intérêt général.

Ils savent être disponibles parce qu’ils ont besoin des autres.


Puis vient l’élection.

Et quelque chose, parfois, se dérègle.

Le téléphone sonne moins. La mémoire devient sélective. Les conseils autrefois recherchés deviennent soudain inutiles. Les compagnons de route deviennent encombrants. Ceux qui ont aidé sont progressivement remplacés par ceux qui applaudissent.

Le pouvoir n’a pourtant pas nécessairement changé ces personnes.

Il les a peut-être simplement révélées.


Le pouvoir comme révélateur

L’élection possède cette étrange faculté de transformer une fonction provisoire en sentiment de propriété.

Certains finissent par confondre le mandat qu’on leur a confié avec une reconnaissance personnelle de leur supériorité.

Ils ne sont plus dépositaires d’une responsabilité : ils deviennent, dans leur propre représentation du monde, indispensables.

Le « nous » de la campagne se transforme progressivement en « moi ».

Mes électeurs ; Mon mandat ; ...

Et parfois même : « mes services ».


Comme si l’administration, les collaborateurs, les institutions et jusqu’aux citoyens appartenaient désormais à celui ou celle qui a remporté une élection.

C’est ici que commence la face cachée du pouvoir.


L’ingratitude comme méthode

L’ingratitude politique est probablement l’une des formes les plus ordinaires de la faiblesse humaine.

Elle consiste à effacer méthodiquement les marches de l’escalier une fois arrivé à l’étage.

On oublie celui qui a participé.

Celle qui a conseillé.

Celui qui a défendu lorsque les critiques étaient nombreuses.

Celle qui a travaillé dans l’ombre.

Celui qui a pris des risques quand la victoire était encore incertaine.

Mais l’ingratitude n’est pas seulement un défaut moral. Dans l'exercice d'un mandat, elle peut devenir une faiblesse politique.

Car celui qui considère les relations humaines uniquement sous l’angle de leur utilité finit par s’entourer de personnes qui raisonnent exactement comme lui.

Les fidélités deviennent transactionnelles.

Les convictions deviennent opportunistes.

Et l’entourage se remplit progressivement de faux semblants.


L’hypocrisie du miroir

Le pouvoir attire une catégorie particulièrement dangereuse : ceux qui comprennent rapidement ce qu'il convient de manipuler du réel pour arriver à leurs fins.

Alors commence la fabrication du miroir.

Il s'agit de prendre la meilleure place au plus près de celui ou celle qui dirige en s'assurant de l'isoler pour qu'il ou elle finisse par croire que la contradiction est une attaque et que le désaccord est une trahison.

Au bout du compte, les meilleurs collaborateurs deviennent alors les plus silencieux.

Les plus lucides s’éloignent.

Les plus courageux sont marginalisés.

Et, a contrario, ce sont les plus habiles qui prospèrent.


C’est ainsi que certaines organisations publiques cessent progressivement d’être des lieux de construction intelligente pour devenir des théâtres de confrontation permanente.


Quand l’orgueil gouverne

L’orgueil est probablement l’un des adversaires les plus redoutables de l’intérêt général.

Parce qu’un élu gouverné par son ego ne se demande plus seulement :

« Est-ce bon pour le territoire ? »

Il se demande surtout :

« Qui en aura le mérite ? »

Et cette seconde question peut contaminer toutes les autres.

Une bonne idée venant d’un collègue devient suspecte.

Une proposition venant d’un collaborateur devient dangereuse si elle lui donne trop de visibilité.

Une réussite collective doit trouver un visage. Une erreur, en revanche, doit rapidement trouver un responsable.

Alors apparaît un phénomène désastreux : la politique de l’ego prend progressivement le pas sur la politique du résultat.

On préfère parfois retarder plutôt que partager.

Bloquer plutôt que reconnaître.

Écarter plutôt que composer.

Détruire plutôt que laisser quelqu’un d’autre réussir.

Et l’intérêt général devient la victime collatérale d’une bataille d’orgueils dont les citoyens ignorent souvent jusqu’à l’existence.


La malveillance des petits pouvoirs

Il existe également une forme plus sombre encore.

Celle de ceux qui utilisent la parcelle d’autorité qui leur a été confiée pour régler des comptes.

Une nomination retardée.

Une invitation supprimée.

Un dossier bloqué.

Une information volontairement retenue.

Une humiliation discrète.

Une rumeur laissée courir.

Une compétence dévalorisée parce qu’elle dérange.

Rien de spectaculaire.

Seulement une accumulation de petites violences administratives, politiques ou relationnelles.

C’est peut-être cela, le petit pouvoir : disposer momentanément d’une capacité de nuisance et éprouver le besoin de s’en servir.

Le paradoxe est cruel.

Parfois, plus certaines personnes deviennent importantes institutionnellement, plus elles rapetissent humainement.


"Ces gens" oublient une chose

Un mandat n’est pas un titre de propriété.

C’est un contrat à durée déterminée.

Les bureaux changent d’occupants.

Les voitures officielles changent de passagers.

Les collaborateurs changent de patrons.

Les cérémonies continuent.

Et les titres auxquels certains finissent par s’identifier disparaissent parfois en une seule soirée électorale.

Il reste alors une question beaucoup plus simple :

Comment avez-vous traité la multitude lorsque vous aviez le pouvoir de faire le bien ou le mal ?

C’est probablement là que commence le véritable bilan d’un responsable public.

Pas seulement dans les kilomètres de routes réalisés, les bâtiments inaugurés, les budgets votés ou les communiqués publiés.

Mais dans sa capacité à conserver suffisamment d’humilité pour comprendre qu’il n’est que temporairement dépositaire d’une responsabilité qui le dépasse.

Le pouvoir ne donne pas de grandeur

Il donne des moyens.

La grandeur, elle, dépend de ce que l’on en fait.

Il existe heureusement des élus que la fonction ne déforme pas. Des femmes et des hommes capables de rester accessibles, de reconnaître ce qu’ils doivent aux autres, d’accepter la contradiction et de comprendre qu’une intelligence collective sera toujours plus féconde qu’une cour docile.

Ceux-là n’ont pas besoin de rappeler constamment leur fonction.

Parce qu’ils ont compris une chose essentielle : l’autorité véritable n’a pas besoin d’humilier pour exister.

Les autres devraient se souvenir que les mêmes personnes qu’ils croisent en montant seront peut-être encore là lorsqu’ils redescendront.

Et que la mémoire collective possède une qualité dont le pouvoir manque souvent : elle dure.

Le pouvoir passe.

Les comportements restent.


À suivre.


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